— Regarde…. dit Roland, voici l’avenir…

Il avait conduit Jeanne jusqu’à une terrasse dominant un grand jardin rond d’où montaient des parfums et des rires, des cris de joie, et des chants d’enfants et d’oiseaux. Appuyé près d’elle à une balustrade de ciment fine comme une dentelle, d’un geste du bras un peu orgueilleux, il lui désignait le monde nouveau.

Des arbres de toutes essences s’élançaient vers le ciel peint, entremêlant leurs branches exubérantes. Le ciel était bleu comme au-dessus de Rome, et il en descendait une lumière chaude, confortante, optimiste, dont Jeanne ne devinait pas la source. Quelques petits nuages blancs traversaient lentement le ciel en changeant de forme avec gentillesse. Le soleil n’était figuré nulle part.

Des lianes montaient à l’assaut des arbres, des groupes compacts d’arbustes attaquaient les pelouses, les pelouses étaient des tapis de fleurs si serrées qu’on apercevait à peine l’herbe verte.

L’œil rond naïf de la pâquerette, le petit œil jaune aigu du trèfle, le grand œil ébahi du pissenlit y composaient une foule de lumière sur laquelle s’ébattait une foule à peine moins dense d’enfants nus. Les arbres eux-mêmes, et les arbustes, étaient couverts de manteaux de fleurs. Parmi beaucoup d’espèces qui lui étaient inconnues, masse de couleurs brûlantes ou tendres, compactes comme des rochers de splendeur ou jetant en toutes directions leurs éclats échevelés, Jeanne reconnut des rosiers délirants de roses, des chèvrefeuilles et des jasmins en cape blanche, dont toutes les feuilles semblaient avoir été remplacées par des pétales. Un parfum fantastique, mélange des senteurs de toutes les fleurs du monde, lui entrait dans les narines comme une présence charnelle, une nourriture de paradis.

Des ruisseaux coulaient entre les pelouses, des sources jaillissaient aux pieds des arbres ou tombaient de leurs branches. Des lapins, des écureuils, des chats, des hamsters, des cobayes jouaient, se pourchassaient, grimpaient, sautaient, s’enfonçaient dans des terriers. Un renard roux comme un incendie jaillit d’un fourré, tomba sur un lapin et l’emporta. Une adolescente gracieuse, aux longs bras minces, s’agenouilla devant un adolescent de son âge, porta ses douces mains et sa bouche au sexe du garçon pour le faire dresser, puis, sans le lâcher, s’allongea sur les fleurs, s’ouvrit, et le conduisit jusqu’au cœur de son corps. De plus jeunes enfants jouaient à mille jeux, se roulaient sur les pâquerettes, un chat mangeait un écureuil, des essaims d’oiseaux multicolores volaient d’arbre en arbre comme si ceux-ci échangeaient leurs fleurs, un héron piquait du bec une grenouille pas plus grosse qu’une marguerite…

— Ici, rien ne meurt jamais, dit Roland, à moins d’être tué…

Il y eut un son de cloche léger, comme venu du fond d’une campagne, et toute une partie du ciel devint blanche.

Quelques enfants levèrent la tête, et crièrent de joie quand ils virent apparaître à la place des nuages l’immense visage d’un vieillard. Ils agitaient leurs mains vers lui et criaient :

— Grand-Ba ! Grand-Ba ! En entendant ce nom les autres regardèrent à leur tour et crièrent, et tous s’allongèrent dans les fleurs, face au ciel d’où le vieillard les regardait. Il était très beau, il avait l’air doux et las, il parla doucement, d’une voix très basse, et les enfants se turent. On n’entendait plus que les chants des oiseaux et des ruisseaux et la voix grave qui venait du ciel. Jeanne s’étonnait de reconnaître dans son langage des mots des diverses langues qu’elle parlait couramment, et pourtant de ne rien comprendre à ce qu’il disait. Le couple d’adolescents ne s’était pas séparé, mais s’était couché de profil pour voir, et écouter.

— C’est Bahanba, dit Roland. Les enfants l’adorent. Ils le nomment Grand-Ba, ce qui est une contraction de grand-père, grand father, et de son nom. Il leur parle leur langage, qu’ils ont créé par le mélange des diverses langues de leurs parents. C’est une langue vivante, mouvante, en train de naître, qui change tous les jours. C’est passionnant…

Très calme, Jeanne regarda Roland dont les yeux brillaient.

L’image du vieillard s’était effacée, et les petits nuages avaient recommencé leur lent voyage dans le ciel redevenu bleu. Les enfants, de nouveau, jouaient, couraient, tombaient, se poursuivaient, le couple avait repris son jeu, se séparait, se rejoignait, changeait de forme, avec des soupirs et des rires. Toute la robe fleurie d’un arbuste s’envola : c’était un peuple de papillons ocres, noirs et pourpres. Un long serpent bleu, gros comme une bouteille, sortit d’un buisson blanc et vint promener ses courbes paresseuses sur le tapis de pâquerettes. Les plus jeunes enfants coururent vers lui en criant de joie, le soulevèrent, en firent des nœuds et des boucles. Il s’enroulaient autour d’eux, son poids les faisait trébucher, il les bousculait parfois, amicalement, d’un coup de queue. Un garçon d’une dizaine d’années, son sexe mince et dur à la main, essayait de le placer chez une fillette qui se prêtait au jeu, se dérobait, riait, criait et finalement le repoussa à coups de poing et le fit tomber dans un ruisseau.

C’est alors que Jeanne remarqua qu’il n’y avait en ce jardin aucun enfant plus jeune que ce garçon ou cette fille. Roland lui dit qu’il n’y en avait nulle part ailleurs. La dernière naissance dans l’île avait eu lieu au mois de mai 1962.

— C’était un garçon. Je crois qu’il était mon fils, mais je n’en suis pas sûr.

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